Quel est l’avenir d’un organisme de cheminement spirituel au Québec?

Mise en contexte 

Le 20 novembre 2019 dernier lors de l'Assemblée générale annuelle (AGA) de Carrefour Foi et Spiritualité, Michel Nolin, théologien et professeur à l'Institut de pastoral des Dominicains, a animé la partie ressourcement par une conférence intitulé:

" Quel est l’avenir d’un organisme de cheminement spirituel au Québec ? "

La désertion des lieux de culte suite à la révolution tranquille a entraîné une réflexion saine, mais souvent douloureuse, sur le comment et le pourquoi de la transmission de la foi.

Dans la foulée du dernier Synode diocésain (1994-1998) de  Montréal, des Maisons de la foi sont apparues et devaient être une réponse à l’une des orientations du grand chantier de l’Église : Proposer aujourd’hui Jésus Christ, une voie de liberté et de responsabilité.  Chaque entité était alors invitée à faire preuve de créativité et de lire les signes des temps comme une chance de faire Église autrement, une Église qui ne se réfugie pas dans un ghetto religieux mais qui sait lire la présence de l’Esprit à l’œuvre dans le monde.

 

Constat : la foule ne se bouscule pas aux portes, et  parmi elle, non plus, la plupart du temps,  les gens de son propre quartier ou de sa propre paroisse

 

 

Résumé de la conférence

 

Depuis de nombreuses années, l’Église se remet en question face à la désertion de ses lieux de 
culte, le nombre de croyants pratiquants se raréfie, forçant ainsi la fermeture de plusieurs églises
au grand désespoir de certains. 
Il y a cependant un chemin à parcourir, des sentiers à explorer. On peut décider d’adopter une
attitude plus positive face à ce phénomène, prendre le temps de se regarder, de faire son propre
«  examen de conscience » afin de découvrir les erreurs et les lacunes du passé. Une fois cette
analyse critique faite, il est maintenant possible de se tourner résolument vers l’avenir. 
Un regard neuf nous propulse vers l’avant. Ce regard tourné vers l’avenir, nous permet   de
transmettre à nos contemporains une parole qui fait sens et qui vient les rejoindre au plus profond
de leur être.   


Culture et spiritualité 


Gregory Baum(1) définit la culture comme  : « un ensemble de coutumes, de lois, de valeur et de
rites qui constitue l’identité collective d’une communauté et déterminent l’interaction de ses
membres». On pourrait ainsi considérer le catholicisme comme une culture.   
Quant au terme spirituel, on peut le définir selon Guy Le Bouëdec (2) comme : « la recherche de la sagesse,
la quête du sens de la vie ou de repères pour le chemin de l’existence, notamment pour les grandes
étapes ».  
Ainsi, le défi auquel nous sommes confrontés est celui d’allier culture, foi et spiritualité. La
question que certains se posent : la religion n’est-elle pas une culture en elle-même? Si on regarde 
l’expérience religieuse du Québec, la réponse est définitivement oui. 
Doit-on alors parler de « catholiques culturels » et de « catholiques pratiquants »? Une telle
distinction ne ferait que compliquer les choses et serait au fond arbitraire. Le défi ici est d’opérer
le passage de l’un à l’autre. Il faut construire des ponts entre culture et spiritualité. Pour arriver à
construire ces ponts, il nous faut passer par des leviers de transition. Ces leviers permettront un
arrimage entre spiritualité et culture. 
                                                 
Pour répondre à la question de départ : « Quel est l’avenir d’un organisme de cheminement
spirituel? » Je vous propose cinq leviers de transition permettant de tourner notre regard vers
l’avenir.   


Leviers de transitions 


1. Le premier levier de transition est de « prendre acte » de l’affranchissement de la culture
par rapport à la religion. Si nous voulons être capable de bâtir des ponts il faut pouvoir
distinguer foi et culture. Comme je l’ai mentionné plus haut, les deux étaient intimement
liés dans la culture québécoise. Cette émancipation a commencé lors de la révolution
tranquille et elle se poursuit toujours. Il nous faut apprendre à entrer en dialogue avec la
culture dans laquelle nous évoluons. Il faut nous éduquer à penser notre foi chrétienne à
l’intérieur de notre culture actuelle. C’est ainsi que la foi et la spiritualité pourront se
déployer de façon originale, s’appuyant sur la culture d’ici, qui est constituée de nombreux
aspects. Il est important de souligner que la culture est un « héritage social ». Déjà en 1992
l’AÉCQ(3) nous rappelait que : « La rencontre de la foi et de la culture invite à un dialogue.
Ce dialogue peut naitre dans la conscience personnelle de chaque croyant ou croyante, mais
il peut et doit se développer dans l’espace ecclésial tout entier pour que l’Église du Québec
puisse mieux saisir le sens et la valeur des mutations culturelles que connait le milieu et
pour que le discernement nécessaire permette à l’Église d’exercer sa mission et son service
dans le monde où elle a ses racines ». 

 

2. Le second levier de transition consiste en un dialogue entre culture et foi. Pour un véritable 
dialogue entre culture et foi, les intervenants doivent accepter de se tourner vers les
sciences.  La question qu’on doit se poser est : que disent toutes ces sciences sur l’adulte et
son cheminement de foi et de sa spiritualité?  Le regretté Jacques Grand’Maison (4) ,
sociologue établit un lien entre la détresse spirituelle des gens et les problèmes sociaux. 
Si nous étions des travailleurs sociaux nous aurions l’occasion de rencontrer les personnes
au cœur de leurs réalités quotidiennes, dans le social, qui ne peut exister en faisant fi de la
personne entière, c’est-à-dire de la personne corps-âme-esprit et tout ce qui l’entoure. 
Jacques Grand’Maison on parle d la dimension spirituelle comme un « jardin secret ». Il
parle de ce lieu particulier chez chacune des personnes comme d’un réservoir de ressources
inépuisables accessibles à tous et à toutes. Cet endroit enfoui en nous-même permet à la
personne humaine de développer différentes capacités dont celles d’établir un rapport
pertinent avec soi-même, avec l'autre, avec l’humanité, et avec Dieu pour les personnes
croyantes. Cet espace privilégié en chacun de nous, permet de développer une vie intérieure
féconde et gratifiante. Elle autorise l’actualisation de ses valeurs et elle ouvre à l’altérité.
La dimension spirituelle devient le point de départ d’une démarche de synthèse et                                                  
d’intégration de la personne humaine Une dynamique s’installe entre l’intériorité et
l’extériorité assurant ainsi la fécondité de la spiritualité. 


3. Le troisième levier de transition est celui de : « Marcher sa terre ». Apprendre à mieux
connaitre son milieu en marchant sa terre est un élément essentiel de la mission, Marcher
sa terre c’est apprendre à faire alliance. Elle est vécue comme un type de relation. Faire
alliance avec quelqu’un c’est entrer en relation avec une autre personne librement. Étienne
Grieu (5) , s.j. nous propose sept caractéristiques de la relation d’alliance. Elle est :
a) Une promesse de fidélité c’est-à-dire un engagement de tout l’être vis-à-vis d’un autre  : 
    Dieu se livre à nous, il s’expose;
b) Inconditionnelle : il n’y a pas de conditions préalables, ce qui signifie qu’elle peut être 
    pour un temps asymétrique : Dieu s’engage même si je ne suis pas prêt à faire de même;
c) Appel de l’autre à répondre : Dieu considère son Peuple, l’humanité, comme capable 
   de répondre à cet appel;
d) Le terme n’est pas fixé d’avance;
e) C’est une relation « pardonnante » pour utiliser l’expression de Grieu. Dieu continue de 
    proposer même s’il n’y a pas de réponse;
f) Ouverte, elle n’est pas exclusive : elle dispose à recevoir de nouvelles personnes;
g) Elle s’intéresse aux personnes les plus fragiles, qui sont menacées de disparaître, qui 
sont sans voix.
Marcher sa terre signifie sortir de soi, de sa sécurité pour « marcher vers », aller à la 
rencontre de l’autre. Ce « marcher vers » se transforme peu à peu en « marcher avec ».  Ce
« marcher avec » ne peut se construire que dans le temps puisque toute relation avec l’autre
demande du temps. L’accompagnement est à la fois « marcher vers » et « marcher avec ».
Le pape François nous exprime un souhait(6)  : « Je voudrais vous proposer, comme horizon
de référence pour votre avenir immédiat, un binôme que l’on pourrait formuler ainsi :
‘Église en sortie – laïcat en sortie’ ». On pourrait le traduire par « le Carrefour Foi et
Spiritualité en sortie » afin de « faire alliance » avec d’autres groupes et d’autres
mouvements. 
4. Le quatrième levier de transition est de développer une habileté d’observation. Le
troisième levier vous invitait à « marcher vers », mais marcher vers non pas de manière
nonchalante et sans conviction mais avec un but celui de mieux connaitre les gens qui
façonnent votre entourage. Dès la naissance, l’être humain apprend naturellement en
observant, en imitant. Selon le Petit Robert, l’observation est « l’action de considérer avec
une attention suivie la nature, l’être humain, la société, afin de mieux les connaitre ». «
Marcher vers » est donc une invitation à mieux connaitre mon milieu, mon quartier ma
paroisse et les gens qui y habitent : qui sont-ils? Que font-ils? Comment vivent-ils?  Où
vivent-ils? Etc.  
Avez-vous déjà pris le temps d’arpenter toutes les rues de votre quartier, de votre paroisse
de votre communauté? Pourquoi ne pas le faire dès aujourd’hui ? Apprendre à connaitre             
votre milieu est essentiel et permet de développer une action pastorale au service des
personnes. C'est une pastorale « contextuelle ». 


5. Le cinquième levier de transition est : « Apprendre à marcher avec ». C’est certainement
l’étape la plus importante. Marcher avec c’est accompagner les personnes et les groupes.
Le mot accompagner est devenu un terme à la mode qui est utilisé pour signifier différents
types de réalités. Même si le mot est fréquemment employé, cela ne veut pas dire qu’il se
réfère à la même réalité. Pour beaucoup le mot accompagnement est synonyme de :
counseling, coaching, sponsoring, mentoring, tutorat, parrainage et compagnonnage.
Chacun de ces termes ouvre la porte à une immensité de pratiques. 
L’accompagnement est par essence le passage d’un langage expressif, c’est-à-dire
transmettre quelque chose à quelqu’un à un dialogue qui devient coopération et partage. 
L’accompagnement porte en lui-même un caractère gratuit de ce « marcher avec ». La
gratuité, nécessite de la part de l’organisme qu’ils n’aient pas comme but ultime d’avoir
plus de monde, de recruter davantage. Cela exige des membres de l’organisme qu’ils
prennent au sérieux toute demande de personnes en quête de sens et d’un cheminement
spirituel peu importe le genre, l’important est d’accepter de « marcher avec ». La gratuité
incitera les membres de l’organisme à être toujours plus présents à la culture dans laquelle
ils baignent. Il sera possible de s’adapter aux personnes rencontrées au fil de la marche. La
gratuité nous pousse à regarder et à écouter le monde qui nous entoure et dont nous faisons
partie. 
 
En guise de conclusion… 
En conclusion, je vous demande : quelle serait la crédibilité d’un organisme qui s’enfermerait dans
sa tour d’ivoire et tiendrait un discours en marge de ce qui se vit? 
Ainsi, ensemble il est possible de s’écouter, de cheminer de part et d’autre vers la vérité, vers la
maturité spirituelle. Une telle attitude exige de la part des membres d’un organisme tel que le vôtre
une grande humilité, tout comme l’enseigne l’Évangile(7). Cette attitude de serviteur plutôt que de
maître facilitera le dialogue entre culture et foi. 


Michel Nolin
Professeur, 
Institut de patorale des Dominicains 
                             
                   

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1 Gregory Baum, « Deux points d’interrogation, l’inculturation et le multiculturalisme », Revue Concilium 1994 no
251, p. 122. 
2 Guy Le Bouëdec, Tous accompagnateurs ? Non : il n'y a d'accompagnement que spirituel, dans Jean-Pierre Boutinet
et als, « Penser l'accompagnement adulte », 2007, Paris, Presses Universitaires de France, chapitre I, p. 180.

3  Comité de théologie de l’assemblée des évêques catholiques du Québec, « Mission de l’Église et culture québécoise ».
Éditions Fides 1992, p.9.  
4 Ceci se retrouve dans deux de ses ouvrages : « Pour un nouvel humanisme » (2007) et « Société laïque et
christianisme » (2010)

5 Étienne Grieu , « Quelle spécificité de la présence chrétienne dans les domaines de l’éthique et de la solidarité ? »,
Intervention pour le diocèse de Paris, Décembre 2010. 
6  Le pape François souhaite « une Église en sortie – un laïcat en sortie », site web Zénit :
https://fr.zenit.org/articles/pour-une-eglise-en-sortie-et-un-laicat-en-sortie-discours-du-pape-francois/ 

7 Lire et méditer le texte dans Jn 13, 4-5, 12-15 

 

 

 

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